Les jeunes Amérindiennes au couvent

La tentative d'évangélisation des Amérindiens au début de la colonisation

 

Alexandra Trussart (Sciences humaines)

 

De tous temps, l'Homme a tenté de dominer et de conquérir. Cela s'avère particulièrement vrai au niveau des religions puisque, pour beaucoup de peuples, celui qui ne croit pas en son dieu est considéré ni plus ni moins comme un barbare. Le meilleur exemple de ce phénomène dans l'histoire se situe sans doute au moment de la découverte de l'Amérique. Au Québec, par exemple, on fonde la communauté des Ursulines qui tente d'instruire de jeunes Amérindiennes dans la foi catholique. Or, cette mission échouera lamentablement.   Pourquoi un tel échec dans l'évangélisation ici, alors que dans d’autres parties de l’Amérique, les métropoles savent imposer leur foi et leur langue?  Bien des facteurs entrent en cause et je traiterai ici de quelques-uns uns de ces facteurs : le mal du pays et le changement de style de vie trop radical, l'obstacle de la langue ainsi que le flagrant manque d'intérêt pour le christianisme de la part des  jeunes filles et de ce peuple en général.

La Nouvelle-France est alors une terre méconnue et aride, avec ses hivers interminables, ses « sauvages » qui menacent d’attaquer à tout moment et la traversée où l’on risque de laisser sa vie. Bref, c'est une aventure qui tente bien peu de Français en ces débuts de colonisation; à preuve, en 1639, on compte à peine 250 habitants dans la colonie.  Malgré tout, un groupe de personnes démontre un vif intérêt et une grande ardeur à aller au-devant du Nouveau Monde : ce sont les missionnaires.

C’est en 1615 que débarquent quatre Franciscains suivis, dix ans plus tard, de cinq Jésuites et d’un autre Franciscain, tous bien déterminés à extirper ces sauvages des bras de Satan. La première grande communauté religieuse à œuvrer en Nouvelle-France est celle des Récollets, qui célébrera entre autres la première messe ici. Bien sûr, tous ces missionnaires ont pour tâche d’instruire, mais en fait, ils ont bien plus à cœur la volonté d’inculquer la foi catholique aux Amérindiens. C’est une question de vie ou de mort. Dans les écoles, on fait même prévaloir l'enseignement du catéchisme à celui de la lecture et de l’écriture.

Les premiers contacts avec les Amérindiens sont évidemment empreints d’une grande incompréhension face au mode de vie que l’on qualifie de barbare. On déchante vite, s’étonnant du manque de collaboration des indigènes. On peut reprocher aux évangélisateurs un trop grand enthousiasme au départ et une inconscience totale des obstacles qui seront insurmontables entre les deux cultures. Voyant bien que la tâche n’est pas mince et que l’on n’y arrivera pas seuls, on demande en 1625 l’envoi de Jésuites.

On croit alors que l’idéal pour la conversion de ce peuple est de le « réduire », c’est-à-dire de faire de gros villages où l’on place les Indiens, sous la direction de deux ou trois Jésuites. On pense aussi qu’il faut les franciser pour mieux les convertir. On sera vite désenchanté cependant par le manque d’intérêt que manifestent les Indiens pour la langue ainsi que pour la religion!. En effet, ces derniers n’en avaient nul besoin, puisque le commerce avec les Français se faisait toujours en langues amérindiennes.

Au même moment, en France, un engouement s’opère chez les femmes de l’aristocratie pour les petits Indiens de la Nouvelle-France. Une femme en particulier, Mme de La Peltrie, jouera un rôle capital dans le financement de ce qui sera plus tard la congrégation des Ursulines. Cette dernière entend parler d’une certaine Marie de l’Incarnation, une jeune religieuse qui aurait eu la vision « d'un grand et vaste pays, plein de montagnes, de vallées et de brouillard épais ». Appelée par Dieu vers la Nouvelle-France, Marie de l'Incarnation  s’embarque pour la nouvelle colonie avec cinq autres femmes. Là-bas, elle fonde les Ursulines de Québec, dont elle devient la Mère supérieure.

Parmi les figures importantes de la vie religieuse, on compte aussi Jeanne Mance que le récit des sauvages nouvellement convertis conduisit à tenter le voyage et, évidemment, Marguerite Bourgeois, appelée la « Mère de la colonie », qui fonde à Ville-Marie la Congrégation de Notre-Dame, vouée à l’éducation des jeunes filles.

Intéressons-nous maintenant d’un peu plus près aux Ursulines. Cette communauté religieuse s’est établie dans le but de recevoir des jeunes filles amérindiennes et de les éduquer « à la française ». Ce fut l’institution qui, dans la tentative d’évangélisation des Amérindiens, toucha de plus près les jeunes.

Dès leur arrivée, les Ursulines embrassent tous les habitants du village, leur transmettant ainsi, quoique bien involontairement, les microbes européens; ce qui entraînera plus tard une épidémie de petite vérole. Ce geste augmentera la méfiance déjà présente des Amérindiens à leur égard. Malgré tout, le chef Noël Nagamabat envoie sa fille Marie ainsi que deux autres fillettes du village au couvent. Elles deviendront les premières pensionnaires des Ursulines de Québec. Quatre jours plus tard cependant, Marie saute la clôture et s’enfuie dans les bois. Sous les ordres de son père, elle retourne au couvent et se montre même d’une incroyable  docilité. Marie a pour ainsi dire été la première d’une longue série de jeunes Amérindiennes prise d’une étrange mélancolie entre les murs du couvent qu'elles quitteront toutes, les unes après les autres, engendrant l’échec quasi  total de l’évangélisation.

Ce phénomène, incompris des Ursulines, s’explique de bien des façons. Premièrement, les jeunes filles sont atteintes du « mal du pays » : elles n’ont jamais connu qu’une vie de nomade, près de la nature, où elles étaient libres jusqu’à un certain point d’aller et de venir où bon leur semblait. Les sœurs, quant à elles, ont été habituées à une vie sédentaire bien réglée et c’est ce qu’elles imposent tout naturellement comme mode de vie. De plus, pour les petites Amérindiennes, un changement de vie radical tel que celui qu’elles ont connu aurait demandé une capacité d’adaptation presque inhumaine : à leur arrivée, on les dégraisse, on les habille, on les lave, on les coiffe, tout cela, à la manière européenne; ce qui est très différent de ce à quoi elles sont habituées.   Un autre élément non moins important qui a provoqué leur déstabilisation est sans doute le fait que dans le couvent, elles soient mêlées aux jeunes Françaises, de plus en plus nombreuses. Ce phénomène n’était pas prévu au départ puisque l’établissement était destiné uniquement aux Amérindiennes.

Dans un autre ordre d’idées, la langue représente un obstacle majeur à la christianisation des pensionnaires. Elle est fondamentale à l’approche des « sauvages », mais les tribus sont nombreuses et les dialectes aussi! De prime abord, les sœurs sont prêtes à apprendre la langue pour mieux communiquer, mais cela s’avère plus complexe que prévu : « il y a bien des épines à apprendre un langage si contraire au nôtre » dit Marie de l’Incarnation. Elles s’efforcent de parler en amérindien avec les fillettes, mais la communication est plutôt mauvaise. Du côté amérindien, on n’est pas du tout intéressé à apprendre le français, cela n’est d’aucune utilité, puisque, tel que mentionné plus tôt, tous les échanges commerciaux avec les Blancs s’effectuent dans leur propre langue. D’ailleurs, à peu près tout ce qu’on leur apprend sur les bancs de l’école est inutile à leur mode de vie.

Finalement, on peut remarquer un manque d’intérêt flagrant de ce peuple à délaisser ses coutumes et ses mœurs, malgré les nombreux emprunts à la culture européenne depuis le début de la colonisation. Bien qu’ils soient conscients de l’avancement technologique des Blancs, ils ne se laissent pas conquérir aussi facilement que prévu, au grand dam des missionnaires. Dans les couvents, derrière une anormale docilité des pensionnaires se cache une crainte à l’endroit de toute cette nouvelle culture.

Face à cette tristesse éprouvée par un grand nombre de couventines, les sœurs n’ont d’autre choix que de les laisser partir, espérant ainsi les amadouer plus facilement :  « Certaines n’y sont que comme des oiseaux passagers, et n’y demeurent que jusqu’à ce qu’elles soient tristes, ce que l’humeur sauvage ne peut souffrir : dès qu’elles sont tristes, les parents les retirent de peur qu’elles ne meurent»   de dire Marie de l’Incarnation. Même Marguerite Bourgeois tente l’expérience à Ville-Marie en adoptant trois petites sauvagesses, mais aucune ne survit.

En bout de ligne, on compte infiniment peu de conversions totales, outre peut-être celle de Kateri Tekakwitha, que l’Église reconnaîtra comme « vénérable ». Si bien que Marie de l’Incarnation en viendra à affirmer qu’« un Français devient plutôt sauvage qu’un sauvage devient Français ».

Depuis, comme nous le savons, les Amérindiens se sont retirés et vivent le plus souvent dans des villages situés plus au Nord du Québec. Néanmoins, l’histoire s’est répétée il n’y a pas si longtemps. Effectivement, vers les années 1950, on a extirpé certains jeunes de leurs villages pour les emmener dans des écoles catholiques, où ils n’avaient pas le droit de parler leur langue et à la limite, d’affirmer leurs origines. Cette période a eu pour conséquence de marquer une génération entière d’une profonde aversion pour le catholicisme. Une fois de plus, la conversion a échoué et cela a probablement creusé un peu plus l’écart entre les deux cultures. Un point positif cependant : la situation risque moins de se reproduire de nos jours, puisque depuis quelques années, par une conscience interne plus grande et par des fouilles archéologiques, les autochtones vivent présentement une revalorisation de leur culture, ils sont donc moins vulnérables aux « assauts » de la religion catholique.

Pour terminer, je pense qu’il est possible d’affirmer clairement que la tentative de faire des jeunes Amérindiennes de petites Françaises et d’évangéliser toutes les premières nations a été un échec retentissant, à la grande surprise des religieux de l’époque qui les croyaient de prime abord beaucoup plus malléables et réceptives au message du Christ. Il est clair qu’on a sous-estimé l’attachement des autochtones à la nature et à leur mode de vie, ce qui paraissait inconcevable à l’époque pour l’homme blanc. L’insuccès de l’entreprise réside également dans le trop brusque changement de cadre de vie imposé aux jeunes pensionnaires qui devaient passer du nomadisme à la sédentarité. Finalement, la langue n’aidant pas, une grande incompréhension s’est installée entre les deux peuples, poussant les jeunes filles à retourner vivre dans leurs familles. Ce cas n’en est qu’un parmi tant d’autres sur la planète, prouvant que l’Homme ne peut s’empêcher de penser détenir la vérité absolue et tenter de l’imposer à tous et chacun.

 

Le Passé composé, no 5 (mars 2003)

 

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