La folle aventure du mouvement surréaliste

Jacinthe Letendre (Histoire et Civilisation)

Associé directement à l’art moderne, le mouvement surréaliste permet une nouvelle découverte de l’art, à la fois révolutionnaire et libératrice. Marqués par leur expérience de la première guerre mondiale, les fondateurs du mouvement ne délaissent jamais leur habitude de se rallier à des contestations politiques lorsque survient la menace de la répression. Fortement installé par des prédécesseurs qui se réclament de son influence, le mouvement surréaliste est plus qu’une simple volonté de changer le monde artistique, mais est animé d’une véritable philosophie de vie.

Situé entre les deux guerres mondiales, le mouvement surréaliste connaît un  contexte de développement unique, assoiffé de renouveau mais apeuré par les positions politiques fortes. Sur une base artistique, il suit une forte vague de mouvements initiateurs de changement; le Cubisme, le Futurisme et surtout le Dadaïsme. Lié à ce dernier mouvement plus par les artistes qui le composent que par les idées, le mouvement surréaliste s'oppose à plusieurs éléments sanctifiés par les dadaïstes. Nous pourrions simplifier la situation de la façon suivante : les dadaïstes instaurent un état d’esprit et les surréalistes, un projet. La continuité est évidente mais les différences sont trop importantes. Ainsi, les surréalistes prônent plus une analyse et laissent tomber le côté nihiliste de leur père dada. L’avenir est à accomplir. Le nihilisme apporté par le Dadaïsme est le symbole du principe de l’évolution mais sa fin est le Surréalisme. Par la suite des insistances de Breton, principal participant du mouvement, la rupture officielle d'avec le mouvement dadaïste est inévitable en 1922.

Les idées défendues

Le mouvement s’installe d’abord en littérature avec le lyrisme poétique dont le principe est de comparer des éléments les plus éloignés possible. Pour eux, le pouvoir est aux mots. Le moteur de leurs créations est l’humour noir, permettant la libération de l’instinct et de la révolte contrôlée. Mais, leurs trois grands concepts sont l'Amour, l’Érotisme et la Folie.  L’Amour c’est l’Amour fou, écrit par Breton en 1927, l’amour ultime qui, à son apogée, se conclut dans la féminisation de l’univers. La création d'un amour dit surréaliste est surtout prôné par Breton, Desnos et Éluard et changera la réalité de l'idylle pour la société qui s'y frotte.  L'Érotisme est élaboré  comme “la cérémonie fastueuse dans un souterrain”.  C’est le mot clé du mouvement, la force créatrice, le déclencheur du plaisir, de l’inconscient et de la liberté de la femme. Pour ce qui est de la Folie, les études médicales de Breton et d’Aragon leur permettent de se familiariser avec le fou et ainsi le décrire comme un insoumis. Comme ils disent eux même : “ils ont bien enfermé Nietzsche, Sade et Beaudelaire”. Les instruments de ces pensées sont le rêve, l’écriture automatique et l’occultisme. L'exploration de l'inconscient est motivée chez les surréalistes par leur conception subjective du monde.

Leur révolte provient de la condition humaine de l’homme qu’ils jugent misérable. Les membres du mouvement les plus fervents de cette révolte sont Cravan, Vaché et Rigaud.  Ils veulent la révolte linguiste, culturelle et morale et non la révolution qui, prônée au début de leur formation, leur valut des erreurs comme l’association avec le Parti communiste.

Cette partie de leur histoire est fort importante pour comprendre la nouvelle orientation du mouvement après sa rupture d'avec le Parti communiste, le mouvement aura par la suite une vue plus nette de ses possibilités. La révolution pure devient la forme obligatoire de réflexion du mouvement. La guerre du Rif au Maroc où les soldats français écrasent les rebelles permet un rapprochement entre le mouvement surréaliste et le Parti communiste. Marx fait de toute façon partie des lectures du mouvement. Mais la décision de s’unir à un  parti politique n’est pas accepté par tous les participants du mouvement surréaliste. Plusieurs ne voient pas la paperasse administrative comme une libération de la condition humaine. Ainsi, en 1927, seuls Aragon, Éluard, Breton et Peret s’associent au Parti. Ils sont en accord avec les propos de Lénine, mais surtout avec ceux de Trotski. Ils croient en une union de l’art et du marxisme pour créer une nouvelle conscience sociale. Mais l’URSS s’éloigne du projet pour installer une forme de répression de la liberté artistique. Ainsi, les quatre surréalistes quittent officiellement le parti en 1933. Breton écrit par la suite, en 1938, un ouvrage avec Trotsky sur l’indépendance de l’art révolutionnaire. Cette volonté concrète pour une révolution explique tout de même leur en ce qui à trait à la position politique. Plusieurs auteurs justifient le frénétisme du mouvement pour la révolution par une recherche d'union pour vaincre le désespoir qui régit l'existence de ses membres.

L'exposition la plus officielle du mouvement a lieu en 1947. La plupart du temps, ils exposent en collaboration avec d'autres mouvements. La quantité des écrits du mouvement surréaliste, principalement ceux de Breton, traduisent bien pourtant leur volonté d'expansion.  Portant sur le rêve, La révolution surréaliste et Entrée des médiums instaurent dans les années '20 le concept d'inconscient. Le livre qui  précède et amorce vraiment le mouvement est écrit par Breton en 1919: Les champs magnétiques. Plus connue sera La déclaration du 27 janvier de 1925, et le Dictionnaire abrégé du surréalisme en 1938. Leur grande productivité  est encore mieux illustrée par la multitude de pamphlets lancés par le mouvement dont le principal est S.A.S.D.L.R.

Le mouvement surréaliste se présente contre l'honneur, la patrie, la morale, la famille, l'art, la religion, l'armée, la justice, etc. Il est évident que la révolte qu'ils proposent sera marquante dans le domaine artistique, mais peut-être moins dans l'esprit de la société qu'ils contestent. Pour plusieurs le mouvement est bourgeois et s'adresse aux bourgeois, les principaux piliers du mouvement étant fils de bourgeois. Cette idée est renchérie par le fait que les surréalistes incitent à la violence mais ne passent pas à l'acte. De plus, leur position sociale de révolte pousse les surréalistes à punir lors d'assemblées, parfois en expulsant des partisans du mouvement, toutes pensées ou actions contre-révolutionnaires. Il perdent ainsi toute possibilité de concrétisation politique pour le mouvement. C'est ainsi que plusieurs auteurs parlent de dogmatisme surréaliste.

Il est vrai de dire que le mouvement échoue sa vocation de changer le monde, mais il ne faut pas ignorer que rapidement ils s'aperçoivent que la politique ne suffit pas. Ainsi ils espèrent une ère nouvelle, plus absolue. Comment dire que leurs espoirs sont faux? Ils ne veulent pas vraiment créer un nouvel art, leur désespoir trop agressif se doit de contrôler leurs extravagances. Leur anti-culture est tout de même comprise.  Le passage du mouvement aboutit en un échec, mais son entité ne peut être contestée.  

Demeure leur participation évidente à la révolution dans l'art apportée au XXe siècle par la découverte de nouvelles techniques ou encore par la perte du mythe de l'Albatros en initiant le poème écrit en collectif et l'idée que tout humain est un artiste. Il ne faut pas nier non plus leur incitation dans le domaine automatiste qui perdure encore aujourd'hui. Le mouvement surréaliste était fort bien structuré mais fermé aux idées, ce qui explique les dérives qu'il a connus, tout en réunissant de grands artistes qui ont offert des productions artistiques de grande qualité.

Le passé composé. Vol.1, no2 (avril 2000)

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