John Locke ou la science du gouvernement

Philippe Hamel (Sciences humaines)

“Par l’usage des objets familiers qui nous entourent, notre curiosité

est frappée; mais cela ne remédie pas à notre ignorance.”

 Ce matin, vous avez probablement lu votre journal en déjeunant. Peu importe si vous portez attention ou non aux actualités, il n’en reste pas moins que bon nombre des principes régissant l’analyse sociale, politique, économique, juridique, technologique, médicale et j’en passe, découlent de l’apparition au XVIIe siècle d’un courant révolutionnaire de pensée, l’empirisme. En Europe occidentale, les savants de l’époque ont enfin compris que l’homme naît ignorant de tout ce que ses aînés tiennent pour sacré, vrai, juste, idéal.

Au cœur du renouveau au Royaume-Uni, un personnage plutôt frêle, John Locke. Il finira ses jours paisiblement après avoir vigoureusement secoué plusieurs idéologies de sa société. Vous devez savoir que ceci se déroule au XVIIe siècle, une époque turbulente partout en Europe. En Angleterre, Charles 1er tente sans succès d’imposer un régime absolutiste, les nobles et bourgeois sont révoltés, la couronne tire le diable par la queue. La guerre civile éclate, le roi se réfugie en Écosse mais il sera vendu et décapité. Un dictateur s’installe à sa place. C’est le “protectorat” de Oliver Cromwell, dont le régime sanglant s’éteindra avec lui. La noblesse revient au pouvoir avec Charles II, sans succès, ni davantage pour son frère Jacques II qui s’attire rapidement la colère de la population. Les chicanes de clocher brisent le royaume, chacun essayant de justifier sa prétention au pouvoir par l’interprétation du droit et de la Bible. Le peuple, frappé par la persécution religieuse, la guerre civile, la tyrannie, la famine, la maladie, et à Londres par un gigantesque incendie, en a soupé de ses têtes dirigeantes. Locke est témoin du chaos total qui engouffre son pays, et interviendra souvent dans une foule de domaines s’y rattachant de près ou de loin.

Né en 1632 à Wrington en Angleterre, Locke appartient à une famille puritaine. Il suit une éducation stricte et entre à Westminster School en 1646, où il est nommé boursier du roi. Il entre à Christ Church (Oxford) en 1652, où les doctrines théologiques sont plus souples. L’indépendance religieuse qui y règne est probablement une des plus grandes influences de sa jeunesse. Il passe 14 ans à Oxford, mais décroche de la méthode scolastique, qui lui semble vaine. Il sort en 1666 avec sa licence en médecine, mais ne pratiquera pas régulièrement. Il aura quand même acquis un important bagage en sciences, en grec, en philosophie et en rhétorique. Il occupera aussi plusieurs postes, avant de partir pour la France en 1672.  Là, il découvre Descartes. C’est l’illumination. Il cherchait une alternative à la scolastique, et voilà qu’une nouvelle manière de connaître s’offre à lui. C’est une véritable révolution. Il discerne les idées innées des idées acquises, principe directeur de l’empirisme. Pour lui, médecin de formation et pédagogue, la connaissance ne provient pas d’un don divin présent dès la naissance, mais d’une expérience sensible. Le concept de l’indépendance de la rationalité de l’homme face à Dieu vient remanier toute sa pensée. Il ne cesse pas pour autant de croire, mais sa perspective changera. L’homme ne sera plus outil mais utilisera les dons de Dieu pour accéder à la connaissance, selon les lois de la nature. Il connaîtra plusieurs difficultés lors de son second voyage en France (1675 à 1679).  Il se rend alors à Montpellier pour soigner sa santé. À partir de 1681, les hommes de Jacques II le tiennent à l’œil. Il fuit en Hollande (1683 à 1689), mais devra éviter constamment les hommes de Jacques II. Locke y fera la rencontre de Philippe Van Limborch, un théologien qui affirme que “tout chrétien a le droit d’assister librement à tout service chrétien”. Il ne rentrera qu’après la Glorieuse Révolution (1688), et s’engagera davantage dans les activités intellectuelles, spirituelles, politiques et économiques du Royaume-Uni.

Locke écrit un premier livre, Essais sur l’entendement humain. Il s’oppose premièrement aux doctrines des idées innées, ce qui le différencie de Descartes qui croyait aux idées innées sur le Divin. Il y expose sa théorie : les idées ne peuvent en aucun cas être antécédentes à l’expérience. Ensuite, il expose plusieurs types d’idées selon leur objet, et détermine les relations entre elles. Il traite aussi des mots, les décrivant comme des étiquettes sonores rattachées à des idées. La dernière section est consacrée à la connaissance et à la probabilité. Il fixe les limites de la connaissance comme telles: ce que l’on peut sentir, ce sur quoi on peut réfléchir, et nos intuitions (basées sur les idées originales, qui sont créées par l’entendement à partir des idées déjà présentes). Ce livre vient changer radicalement l’approche scientifique car il fixe la façon d’aborder l’objet étudié. Locke avait commencé à écrire et à appliquer ses  théories à partir de 1672, mais il ne sera publié qu’en 1689, après la Glorieuse Révolution. D’ailleurs, le pays en sera considérablement modifié, Guillaume d’Orange accédera à la couronne d’Angleterre, et proclamera l’Acte de Tolérance et la Charte des droits britanniques.

Locke publie par conséquent en 1690 son ouvrage fondamental: Traités sur le gouvernement civil, qui s’oppose à toute justification du pouvoir monarchique par “descendance divine”, et à toute volonté d’hommes libres sous un gouvernement d’en former un autre. Il jette les bases et les buts de la société politique comme le moyen de préserver la liberté et la propriété. Il pose comme argument premier le fait que Dieu a donné la terre aux hommes pour qu’ils en fassent le meilleur usage possible. La terre elle-même n’est pas sa propriété, mais le travail qu’il y effectue s’y mélange. Alors, dès que l’homme travaille une terre, elle peut lui appartenir. Cette logique nous paraît tordue, mais elle repose sur un grand principe de Locke : le gouvernement et la religion ne sont pas supérieurs l’un à l’autre, mais on doit respecter les lois de Dieu dans la façon de gouverner. Il rompt ainsi avec la tradition, qui posait souvent la volonté divine au-dessus de tout gouvernement. Le livre est d’ailleurs paru pendant l’année de l’adoption de la Charte des droits, ce qui a probablement contribué à sa renommée. 

Un dernier livre qu’il est essentiel de mentionner est Lettres sur la tolérance, publié en 1689. Locke s’y oppose vivement à la persécution religieuse, et juge qu’il est nécessaire pour une société de laisser libre cours aux religions (chrétiennes) puisqu’elles visent toutes le salut de l’âme, ce dont les magistrats ne sont pas responsables. Il pose comme fondement l’affirmation que Dieu n’a jamais donné à quiconque le droit de forcer quelqu’un à adhérer à sa religion. Ce livre s’impose d’autant plus qu’il forme une démarche logique sur l’égalité des religions.

Les influences de Locke ne se sont pas arrêtées là. Plusieurs autres philosophes, notamment en Écosse, ont repris ses thèses. Il a laissé à la science une démarche empreinte d’objectivité, à la base de la méthode scientifique encore utilisée aujourd’hui. En ce qui concerne la politique et le gouvernement, il a posé les fondations des libertés individuelles, des moyens d’instaurer un gouvernement et la nécessité d’entretenir ces deux pôles de la société moderne. On reconnaît certaines de ces idées à la base de la constitution de certains pays, notamment les États-Unis. La nécessité de préserver les libertés individuelles, et d’un gouvernement les protégeant, sont justement les piliers de la constitution américaine.

Finalement, la portée des réflexions et des écrits de John Locke est immense. Ses textes prennent la forme d’arguments et de monologues d’une logique implacable. On y trouve un amour de la vérité, du savoir et du détail. C’est tout de même étonnant, de la part d’un homme qui a vécu à une époque aussi bouillonnante, de voir avec quelle clarté il a su cerner les enjeux de sa société et ouvrir le chemin à une forme plus élevée de civilisation. Modeste, Locke n’a jamais connu la vie de palais, mais son œuvre est grandiose, tant par son abondance que par sa pertinence.

Le passé composé, vol1, no1 (avril 2000)

© CVM, 2004